Les Berbères en Méditerranée occidentale

La présence des ancêtres des Berbères en Méditerranée occidentale a fait l'objet de nombreuses études et théories scientifiques. L'idée communément admise, dans les cercles des préhistoriens européens, faisait venir d'Afrique les populations préhistoriques d'Europe.

Cette théorie remportait notamment l'adhésion de la Société préhistorique française et, en partie, celle des préhistoriens espagnols. Elle supposait, pour les peuples préhistoriques du Maghreb, la capacité de pouvoir franchir la Méditerranée occidentale, afin de rallier les côtes d'Afrique du Nord à celles de l'Europe occidentale.


Carte de la Méditerranée occidentale
Carte de la Méditerranée occidentale et les passages supposés entre le Sud et le Nord - Google Maps

Cette problématique d'une navigation préhistorique, entre les côtes du Maghreb et celles de l'Andalousie ou de la Sicile, fut soulevée par le préhistorien Lionel Balout (1907-1992) lors du premier Congrès archéologique du Maroc espagnol qui se déroula à Tétouan en juin 1953 (1).

Selon ce préhistorien, le question centrale consistait à définir à quelle époque l'homme préhistorique avait pu franchir le Détroit de Gibraltar ou le Canal de Sicile. Ce dernier sépare la Sicile de la Tunisie et marque la limite entre la Méditerranée orientale et la Méditerranée occidentale. La partie la plus étroite du canal est de 145 km entre le cap Feto, près de Mazara del Vallo en Sicile, et le Cap Bon près d'El Haouaria en Tunisie. De son coté, le Détroit de Gibraltar est le plus étroit entre Gibraltar et Ceuta au Maroc distants de 24 km.

En 1953, les scientifiques ne disposaient que d'informations rudimentaires sur les gisements archéologiques d'Afrique du Nord. Aucune datation au Carbone 14 n'avait encore été réalisée ni publiée. Il faudra attendre l'année 1962 pour que les chercheurs puissent appuyer leurs théories grâce à 28 datations au C14 réalisées au Maghreb, dans le Sahara et dans la Cyrénaïque (Libye).


Détroit de Gibralar, Vue du Rif marocain depuis l’Espagne
Détroit de Gibralar, Vue sur le Rif marocain (Djebel Moûsa) depuis la côte espagnole

Si la recherche a fait des avancées retentissantes en l'espace de 60 ans sur les sites archéologiques de l'Afrique du nord, les préhistoriens des années 50 s'en remettant davantage à la logique, étudiant les analogies entre le matériel archéologique européen et maghrébin de la préhistoire.

Pour concevoir que des échanges nord-sud avaient bien eu lieu, au cours du paléolithique, entre l'Europe occidentale et l'Afrique, les scientifiques arguaient que la façade méridionale de la Méditerranée était la seule voie d'échanges possible à cette époque. En effet, l'Europe occidentale était bordée à l'ouest par l'océan atlantique infranchissable, et au nord et à l'est par les calottes glaciaires descendant du pôle nord. Seule une arrivée de peuples venant d'Afrique restait plausible.

Les recherches effectuées, depuis les années 50 à aujourd'hui, permettent d'être beaucoup plus affirmatif sur la question des relations par voie maritime entre les populations préhistoriques d'Europe occidentale et d'Afrique du Nord via le Détroit de Gibraltar. Lire l'article: Ce mystère qui entoure les Berbères.

Lionel Balout, en 1967, rappelle que l'idée d'un isthme reliant l'Europe et l'Afrique a été totalement abandonnée suite aux travaux du géologue et paléontologue Raymond Vaufrey (1890 - 1967) publiés en 1930.

Par ailleurs, les niveaux des mers et des océans restaient fort mal connu pendant la première moitié du XXe siècle. Cette connaissance nous sera accessible grâce au laboratoire de glaciologie de l’université de Grenoble et aux carottages réalisés dans la calotte glaciaire du pôle nord. Puis ensuite par l'étude des bancs de corail fossilisés qui livreront des indications précieuses sur la chronologie des niveaux des océans (2).


Récif corallien
Récif corallien - © IRD/Photographe : J. Orempuller

L'étude des coraux révèle une remontée du niveau des océans de 120 mètres au cours des derniers 20 000 ans écoulés. Le réchauffement climatiques en cours s'est notoirement accéléré il y a environ 14 000 ans. Cet évènement, communément appelé "Débâcle glaciaire", a été daté entre 14 200 et 13 800 ans avant le présent. L'article précise que le niveau des océans est alors remonté à une vitesse vertigineuse de 4 à 5 mètres par siècle pendant ces 400 ans. Cela correspond à un total de 16 à 20 mètres au cours de cette seule période, ayant entrainé la disparition sous les eaux de larges portions des façades océaniques et maritimes.

Si les ancêtres des Berbères, qu'on n'appelait pas encore Ibéromaurusiens, avaient occupé les franges littorales du nord du Maroc au paléolithique supérieur, avant la débâcle glaciaire, leur habitat et leurs traces archéologiques sont donc aujourd'hui en dessous du niveau de la mer. La recherche archéologique va devoir se poursuivre en plongée sous-marine.

C'est peut-être pour cette raison que Lionel Balout semblait douter d'une migration dans le sens sud-nord, de l'Afrique vers l'Europe, les gisements archéologiques du Maghreb, situés sur les hauteurs à l'intérieur des terres, semblant contemporains voire postérieurs à ceux étudiés en Europe.

En conclusion, il situe les premiers échanges via le Détroit de Gibraltar à environ 5500 ans avant aujourd'hui, au cours du néolithique. Cela correspond aussi à l'époque supposée de l'apparition des premiers bateaux chez l'homme, les coracles. Ils étaient constitués en osier, assemblés par des ligatures végétales et recouverts de peaux (3).


Coracle, Tibet
Un coracle sur un lac au Tibet - Photo prise en 1938

La constitution des coracles à partir de matières organiques laisse peu d'espoir de retrouver l'une de ces embarcations après plusieurs millénaires écoulés. Pour preuve, un seul exemplaire ancien a été retrouvé, vieux de 3500 ans.

The Ra Expeditions Across the Atlantic OceanLes premiers bateaux en usage en Afrique ressemblaient plutôt à l'embarcation utilisée, pour la traversée de l'atlantique depuis le Maroc en 1970, par l'ethnologue norvégien Thor Heyerdahl.

Lire l'article: Dans le secret des Alizés.


Si on admet aujourd'hui que les ancêtres des Berbères ont probablement franchi le Détroit de Gibraltar pour remonter en Europe, il est en revanche peu probable que l'on retrouve les embarcations qu'ils ont utilisées. Sauf à retrouver des fresques murales les représentant, conservées dans des grottes aujourd'hui sous-marines le long du littoral marocain ...



Sources

1 - L'homme préhistorique et la Méditerranée occidentale, Lionel Balout, Article, Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, Année 1967, Volume 3, Numéro 1, pp. 9-29

2 - Le niveau marin depuis 20 000 ans enregistré par les coraux, Article, Paléoclimatologie, CNRS, Octobre 1996

3 - La mer et la (pré)histoire en Finistère, Compte rendu, 28 janvier 2014, IUEM, Université de Brest


Crédit photos

- Le détroit de Gibraltar, - © EcranPlus (Patrick)

- Récif corallien, - © IRD/Photographe : J. Orempuller

- Tibetexpedition, Floß bei, via commons.wikimedia.org

Le tapis Beni Ouarain, une autre légende berbère

Tapis Beni Ouarain de légendeLes Berbères ont une histoire déroutante qui se perd dans la profondeur des âges. On leur attribue des origines diverses, atlantes pour les uns, autochtones pour les autres. Si la période préhistorique de leur habitat traditionnel dans l'Atlas fait couler beaucoup d'encre, leur savoir-faire ancestrale bouscule aussi les équilibres précaires de la mode intérieure. Sans cesse renouvelée, cette dernière accorde toujours une place de choix aux tapis Beni Ouarain marocains (Cliquer ici pour découvrir l'univers surprenant des tapis Beni Ouarain).

En bonus de ce dossier spécial consacré à la légende de ces tapis, retrouvez la liste exhaustive de tous les articles traitant des tapis Beni Ouarain publiés sur le blog. L'esprit de ces articles reste le même que celui affiché sur ce blog. La découverte des berbères et de leur monde secret, dont la trace se perd dans les brumes de la préhistoire, anime notre quête de connaissance. Une reconnaissance tardive mais ô combien enrichissante que celle des apports des Berbères à l'histoire et aux arts décoratifs. Ce voyage dans le temps, en compagnie des Berbères ou de leurs ancêtres, nous ont déjà fait parcourir à plusieurs reprises la chaîne de l'Atlas et le Sahara. Le Maroc, l'Algérie, la Tunisie ou la Libye nous ont fait découvrir de nouvelles facettes du peuple berbère dans la préhistoire et dans l'antiquité. Prenez place dans le wagon et admirez avec nous les étendues arides mais florissantes de l'univers des Berbères.

Artisanat du Sud - Tapis Beni Ouarain

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