Des Benehoare aux Beni Ouarain, l'origine des Berbères

Pour celui ou celle qui voyage au Maroc, il est toujours frappant d'observer les modes de vie de ses habitants, qui semblent tant rattachés à leur tradition. Si ces traditions sont moins visibles dans les grandes villes, elles ne sont pourtant pas loin.

Cour Marocaine, Jean Joseph Benjamin Constant (1845-1902)Derrière les murs d'une médina, les ustensiles de cuisine berbères sont restés les mêmes, plat à tajines, plat pour servir le couscous et Kanoun marocain en terre cuite, couverts en bois, plats en céramique, dessous de plats en osier tressés ou en bois etc. Les plats tout comme les épices, les parfums, les vêtements, la liste serait longue, mais tout est fabriqué au Maroc.

Ci-contre: Tableau de Jean Joseph Benjamin Constant (1845-1902), Cour Marocaine.

Dans la région de Marrakech, 80% de l'artisanat est consommé localement. Depuis combien de temps les choses sont-elles ainsi ?

Depuis combien de temps les femmes marocaines répètent-elles les mêmes gestes à la cuisine ? Ou les artisans dans leur atelier ? Depuis combien de temps les troupeaux de moutons arpentent-ils les parcours plus ou moins enherbés autour de Marrakech ? Il semblerait que ce soit depuis toujours.

Les origines des Berbères dans l'histoire

En se plongeant dans l'histoire des Marocains, et notamment celle des Berbères, on découvre un peuple surprenant aux origines multiples. De très nombreuses tribus du Maroc constituent le peuple berbère. Leurs origines diffèrent, mais aussi leurs mœurs, leurs spécialités, leur couleur de peau. Elles sont pourtant toutes identifiées comme appartenant à la famille des tribus Berbères.

Peu de peuples ont traversé l'histoire sans subir de profonds bouleversements, avant parfois de disparaitre ou d'être assimilés par les nouveaux conquérants. Mais les Berbères sont restés fidèles à leurs traditions, leur langue et leur culture. Quel est ce lien invisible qui réunit ces communautés et maintient vivante l'identité berbère ?

Sur les cotes marocaines de l'atlantique, dans les massifs de la chaine de l'Atlas, comme dans les vallées et plaines, du Nord au Sud, et d'Est en Ouest, le Maroc regorge de tribus anciennement nomades qui se sont sédentarisées.

Les rivages de la méditerranée offrent des exemples de tels peuples, qui, pourchassés au cours de l'antiquité, se sont installés de part et d'autre du détroit de Gibraltar, et au delà. Les Ibères, les Étrusques, les Égyptiens et les Berbères appartiennent à ces peuples anciens. Leurs origines semblent s'être perdues dans les dédales de l'histoire.

Aux yeux des historiens, ces peuples auraient subi un métissage régulier, regroupant à l'origine les anciens habitants du pays de Canaan, sur la rive orientale de la méditerranée.

Une parenté existerait entre tous ces peuples de l'antiquité. Renée-Paule Guillot, historienne et conférencière, établit un lien entre les Berbères, les Ibères et les Cathares. (Lire l'article)

Bibliothèque de l’université du MichiganL'idée d'un rapprochement entre ces peuples n'est pas nouvelle. La bibliothèque de l’université du Michigan contient un document étonnant à ce sujet (1). Parmi les anciennes "Thèses latines et françaises" que possède cette université, il y a un texte datant de la fin du XIXè siècle. Son auteur est Paul Gaffarel.

Paul Gaffarel (1843-1920) est un historien français, agrégé d'histoire et géographie en 1865 et titulaire d'un doctorat en 1869. Le sujet de sa thèse est une "Étude sur les rapports de l'Amérique et de l'ancien continent avant Christophe Colomb". Un exemplaire de cette thèse a donc rejoint l’université du Michigan.

Parvenant à l'âge de la cinquantaine, Paul Gaffarel va publier en 1892 un autre ouvrage intitulé "Histoire de la découverte de l'Amérique depuis les origines jusqu'à la mort de Christophe Colomb" (2). Son titre à lui seul semble indiquer que les hypothèses émises dans sa thèse 23 ans plus tôt se sont confortées dans l'esprit de l'auteur. À savoir que des voyages transatlantiques avaient bien eu lieu avant Christophe Colomb, donc bien avant 1492.

Des migrations depuis la Palestine

Mais revenons à cette fameuse thèse de doctorat és-lettres, présentées à la Faculté des Lettres à Paris en 1869, et voyons ce qu'il y a de si surprenant à l'intérieur.

Abordant les migrations anciennes, notamment celles des Chananéens, depuis les rives orientales de la méditerranée, Paul Gaffarel reprend les propos de Procope (500-565 environ), historien byzantin:

À l'époque de l'invasion de la Palestine par Jésus (Josué ?), fils de Navé, tous les peuples maritimes de Sidon à l’Égypte, Jébuséens, Gergéséens et autres, abandonnèrent leur patrie et s'établirent en Afrique le long de l'Atlantique. Ils y bâtirent des villes [...].
- Étude sur les rapports de l'Amérique et de l'ancien continent avant Christophe Colomb, Paul Gaffarel, 1869, pages 94 et 95. (1)

Palazzo Trinci 030Petit rappel biblique (et historique ?) :

Josué, appelé aussi Josué fils de Noun, est un personnage biblique apparaissant dans le Livre de l'Exode et le Livre de Josué.

Josué va succéder à Moïse, à la mort de ce dernier, et conduire le peuple hébreu (fuyant l’Égypte) vers la Terre promise. Il mènera notamment la conquête du pays de Canaan puis installera les tribus d'Israël.

Si cette conquête semble se dérouler vers -1250 av. J.C. selon les données archéologiques, les historiens et les archéologues s'affrontent sur l'idée que cet épisode biblique ait vraiment eu lieu.

Plus loin, Paul Gaffarel poursuit:

Sur l'emplacement de Tigisis (en Algérie), près d'une source très abondante, ils avaient construit un château fort et élevé deux stèles de marbre blanc portant une inscription phénicienne qui signifiait: « Nous sommes ceux qui avons fui loin de la face du brigand Jésus, fils de Navé. » Cette grande émigration nous est encore attestée par Suidas, qui la raconte en termes à peu près analogues.
- Étude sur les rapports de l'Amérique et de l'ancien continent avant Christophe Colomb, Paul Gaffarel, 1869, page 95. (1)

Si les stèles ont disparu depuis longtemps, cette inscription semble avoir eu un certain crédit parmi les historiens du XIXè siècle, et pas seulement. En 1835, nous sommes sous le règne de Louis-Philippe, sous la Monarchie de Juillet. Suite aux travaux de recherches de la "Commission de l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres" en Algérie, diligentée par le Ministre de la guerre, le Maréchal Duc de Dalmatie, la France va même envisager d'entreprendre des fouilles archéologiques à Timgad, au nord est de l'Algérie, tout près de l'emplacement de Tigisis.

Les scientifiques de cette commission vont reprendre à leur compte les déclarations de Procope, et y apporter le plus grand crédit.

Dans une publication de cette commission scientifique (3), les auteurs précisent (page 115) que les explications de Procope sont corroborées par Tertullien, Saint-Augustin, Saint-Jérôme et les pères de l'église africaine. Les auteurs rajoutent que plusieurs tribus de l'Atlas ainsi que des villes de l'Afrique occidentale ont des noms dérivés du phénicien, attestant les assertions de Procope.

Les peuples venus de Palestine vont constituer les Maures, (page 117) qui se sont installés parmi les peuples autochtones déjà présents vers 1250 av. J.C.

Selon Ibn Khaldoun, cité dans le texte, ces peuples autochtones étaient très anciens sur cette terre. C'est pour cela que leur roi Antée fut appeler fils de la terre.

La légende du géant Antée, dont la tombe se trouve sur les flancs de l'Atlas au Maroc, nous est bien connue. (Lire l'article)

Une origine biblique

Force est de constater que l'origine des peuples réunis sous l'appellation "Berbères" relève soit de la Bible et du Livre de Josué, soit des légendes de la mythologie grecque avec le géant Antée qui lutta contre Hercule.

Il est bien difficile de percer le mystère des origines des Berbères si les seules ressources dont on dispose sont considérées comme des légendes bibliques ou mythologiques.

En 1803, le baron J. B. M. G. Bory de Saint-Vincent décrit l'arrivée des espagnols sur les iles Canaries en 1402. L'île de Gomère porte le nom d'une tribu berbère de l'Atlas et les habitants de l'île de Palme appelaient leur île Bena Haave, ce qui signifie ma terre (page 214) (4)

Paul Gaffarel, dans sa thèse en 1869, parlant des îles Canaries, rappelle que :

Les indigènes de Palma avaient conservé sous la forme de Benehoare la dénomination de Beni Haouârah qui rappelle une autre tribu berbère non moins puissante ni moins fameuse.
- Étude sur les rapports de l'Amérique et de l'ancien continent avant Christophe Colomb, Paul Gaffarel, 1869, page 52. (1)

Il est fait allusion ici à la tribu berbère des Beni Ouarain que nous connaissons bien.

En 1869, Paul Gaffarel, historien, n'hésite pas à préciser plus loin la probable origine atlante des Berbères Guanches des Canaries ...

à suivre ...

Sources

1 - Étude sur les rapports de l'Amérique et de l'ancien continent avant Christophe Colomb - Paul Gaffarel, Thèse, Paris, Ernest Thorin - Librairie Éditeur, 1869

2 - Histoire de la découverte de l'Amérique depuis les origines jusqu'à la mort de Christophe Colomb - Paul Gaffarel, Paris, Arthur Rousseau, 1892

3 - Recherche sur l'histoire de la partie de l'Afrique septentrionale connue sous le nom de Régence d'Alger - Tome premier, Paris, Imprimerie royale, 1835

4 - Essais sur les isles Fortunées et l'antique Atlantide, ou Précis de l'histoire générale de l'archipel des Canaries - Bory de Saint-Vincent, Jean-Baptiste-Geneviève-Marcellin, Baudouin (Paris), 1803


Crédit photos

- Josué. Palazzo Trinci

Artisanat du Sud - Tapis Beni Ouarain

www.artisanat-du-sud.com

www.tapis-beni-ouarain.com

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