Quand les Berbères prenaient la mer

Le terme "Berbère" est souvent associé aux peuples nomades Sahariens arpentant les dunes de sable du désert. On imagine sans peine les caravanes de dromadaires, des hommes enturbannés et leurs montures dont les silhouettes se projettent sur la dune au soleil couchant. On en oublierait presque le passé verdoyant du Sahara et ses légendes tenaces (Lire l'article).

Caravane Berbère
Caravane Berbère Touareg (1)

On pense aux tentes Berbères, aux tapis et à la vie nomade dans des contrées arides. On imagine moins les Berbères prenant la mer.

En 2009, le journal Le Monde publiait une série de photo d'une reconstitution d'un navire antique. À l'occasion de l'ouverture de l'année de la Turquie en France, une birème antique devait rallier le village turc de Foça (Phocée) à la ville de Marseille avec vingt rameurs à son bord

La Kybele, réplique d'un bateau antique
La Kybele en mer Égée, réplique d'un bateau antique, 2009, © AFP/MUSTAFA OZER (2)

La réplique d'un bateau antique, la Kybele, navigue le 3 mai 2009 sur le mer Égée, au sud-ouest de la ville Turque de Izmir, anciennement Smyrne.

Osman Erkurt, archéologue à l'université d'Istanbul et capitaine de la "Kybele", raconte que ce type d'embarcation date de 600 ans avant J.C., à l'époque où les colons grecs naviguaient le long des cotes en Méditerranée. (3)

Celle-ci mesure 19 mètres de long, mais il en existait de plus grandes. Elle a été reconstituée grâce à des dessins retrouvés sur des amphores datant de cette époque. Car les représentations de ces bateaux sont très rares.

Bien des années plus tard, près de 1500 ans plus tard, nous sommes en l'an 849 de l'ère Chrétienne.

Bataille d'Ostie
Battaglia di Ostia, par le peintre Raphaël (4)

Une bataille navale se déroule à Ostie en Italie, le port de la Rome Antique, à l'embouchure du Tibre. Elle oppose les Arabes Aghlabides d’Afrique du Nord à une flotte italienne alliée.

Une représentation nous est donnée par un tableau du peintre Raphaël, Battaglia di Ostia. Un agrandissement du port nous montre les navires arabes opposés aux navires italiens.

Bataille d'Ostie
Battaglia di Ostia, par le peintre Raphaël (4)

Les navires ont la même allure, dotés d'un grand mat, et sont directement inspirés des galères romaines. Et si les Berbères avaient navigué sur ce type de navire ?

Un peu d'histoire des Berbères

Pendant cette période de l'histoire, qui s'étend des colons grecs vers 600 avant J.C. aux batailles navales des Sarrasins en Italie, en Corse ou en Sicile aux VIIIè et IXè siècle après J.C., le peuple Berbère, cantonné dans le nord de l'Afrique, a subi de nombreux changements. Les Berbères ont d'abord assisté au déclin progressif de l'Empire Romain. Ils ont connu les guerres puniques entre Rome et Carthage, puis la "Paix Romaine", puis l'essor de l'Empire Byzantin et enfin les invasions Arabes.

Comme le résume bien Edgard Weber dans son livre (5):

« ... cette période [...] se caractérise essentiellement par des invasions successives: Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, Byzantins. Aucune n'a réellement réussi à changer profondément et massivement les mœurs, la religion et la langue des Berbères. Une seule invasion réussira cet exploit: l'invasion arabe. »
— Edgard Weber, extrait de Maghreb arabe et occident français: jalons pour une (re)connaissance interculturelle, 1989, page 52.

Le peuple Berbère est si vaste que des particularités existent qui diffèrent selon les tribus et leur situation géographique. Rappelons, par exemple, que les Carthaginois (qui lorgnaient vers l'Espagne via le Maghreb) étaient eux-même un mélange de Phéniciens et de Berbères Numides de la région du Golfe de Tunis.

Les Carthaginois s'opposaient aux Romains qui occupaient l'Afrique du nord.

Cette carte des grandes invasions, qui marqueront la fin de l'Empire romain, montrent le chaos qui régnait au Nord de l'Afrique et en Europe au cours des premiers siècles de l’Ère chrétienne.

Carte des grandes invasions
Carte des grandes invasions, Empire romain (6)

Afin de s'y retrouver, reprenons les propos de Edgard Weber dans son livre (5) à propos des Berbères Numides dans la période d’influences romaines et byzantines (IIè s. av. J.C. au VIIè s. ap. J.C.) :

« ... Rome partage en deux l'espace occupé par les Numides: d'un coté Carthage [...] devient la capitale de "l'Afrique pro-consulaire", allant de la Tunisie actuelle à Alger; de l'autre, Cherchell devient la capitale de la "Maurétanie césaréenne" allant d'Alger au Maroc. Les Arabes appelleront "l'Afrique pro-consulaire" Ifrîqiyya. Tandis que la Maurétanie sera appelée Maghreb. »
— Edgard Weber, extrait de Maghreb arabe et occident français: jalons pour une (re)connaissance interculturelle, 1989, page 50.

Cherchell est une ville algérienne située à 90 km à l'ouest d'Alger, sur la cote méditerranéenne.

« Romains et Byzantins partageant l'Afrique du Nord établissent une distinction entre les Berbères de l'Algérie actuelle qu'ils appellent Numides et les Berbères de l'actuel Maroc qu'ils appellent Maures. Ce nom de Maure sera donné tout au long du Moyen-Âge français, du VIIIè au XIIIè siècle, [...], aux Arabes venus d’Espagne. Ils seront également appelés, dans cette littérature, Sarrasins, ... »
— Edgard Weber, extrait de Maghreb arabe et occident français: jalons pour une (re)connaissance interculturelle, 1989, page 51.

Ainsi, les Arabes Aghlabides d’Afrique du Nord qui se sont opposés à une flotte italienne alliée lors de la Battaglia di Ostia en Italie dont nous avons parlée, sont en fait un mélange d'Arabes et de Berbères Numides. En effet, les Aghlabides ont constitué la deuxième Dynastie Arabe à avoir régnée sur l'Ifrîqiyya.

Les " Arabes venus d’Espagne", que l'on appelait Sarrasins, vont eux aussi longer les cotes méditerranéennes dans le sud de la France. L'épave d'un navire de commerce Sarrasin a été retrouvé en 1973 dans la baie de Cannes par 50 mètres de profondeur. (7)

Grandes jarres
Grandes jarres, Épave de Bataiguier, Navire Sarrasin (7)

L'article consacré à l'Épave de Bataiguier, sur le site de l'Atlas PALM, révèle l'origine de ce navire:

« L’épave découverte en 1973 est celle d’un navire de commerce d’origine sarrasine qui transportait une cargaison importante de céramique andalouse et qui a sombré au Xe siècle. »
— X. Corré, extrait de Bataiguier - Épave de navire, Atlas PALM, 09/2013. (7)

« D’après les annales franques, dans les dernières années du IXe s, un navire musulman venant d’Espagne aurait essuyé une tempête sur les côtes du Var. Une vingtaine de Sarrasins ayant échappé à ce naufrage se serait installée sur le littoral du secteur alors appelé Fraxinetum (actuel massif des Maures, cantons de Grimaud et de Saint-Tropez). »
— X. Corré, extrait de Bataiguier - Épave de navire, Atlas PALM, 09/2013. (7)

Comme on le voit, les Berbères ont souvent pris la mer pour participer au commerce avec les contrées au nord de la Méditerranée ou lors de campagnes maritimes comme celle d'Ostie en Italie.

Dans les textes anciens, les Gétules, terme désignant les Berbères de l'Afrique du Nord chez les Romains, étaient engagés comme mercenaires dans la flotte carthaginoise ou dans celle des Romains d'après Pline l'Ancien.

Dans son livre sur la civilisation de l’Espagne musulmane (8), Rachel Arié évoque les Berbères Zénètes et leur importance dans les armées et la flotte du Royaume Ziride en Afrique du Nord aux alentours du Xè siècle:

« ... Les Zénètes avaient été majoritaires parmi les mercenaires berbères recrutés au Xè siècle. Un ministre de Bādīs, Al-Nāya, alla jusqu'à favoriser les contingents zénètes au détriment des troupes şanhājiennes. »
— Rachel Arié, extrait de Études sur la civilisation de l'Espagne musulmane, Brill Archive, 1 janv. 1990 - 286 pages. (8)

Les Berbères ont donc pris part à la longue épopée du commerce par mer et des batailles navales en Méditerranée tout au long du Mayen-âge. On les retrouve aussi en Corse dont le drapeau porte une tête de Maure.

Quand les Berbères découvrent l'Amérique en 1492

Mais il semblerait que les insatiables marins berbères ne se soient pas contentés d'arpenter la mer Méditerranée. Ils auraient mis le pied en Amérique aux cotés de Christophe Colomb.

Bateaux de Christophe Colomb
Peinture représentant la Pinta, la Santa Maria et la Nina.
[The Art Archive / Museo de la Torre del Oro Seville / Gianni Dagli Orti] (10)

Dans un article du journal Le Point paru en 2012 (9), les auteurs Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos détaillent le rôle tenu par les frères Pinzón d'origine berbère dans la préparation et le voyage de Christophe Colomb en 1492. Alors que ce dernier peine à trouver des navires et des matelots dans le port de Palos en Andalousie, deux hommes d'origine berbère vont lui apporter un sérieux coup de main:

« Alors qu'il commence à désespérer, Colomb reçoit la visite de Martín Alonso Pinzón, le chef de la principale famille d'armateurs de Palos, d'origine berbère. L'homme a bien réfléchi, il se dit que, si Colomb a raison en cherchant les Indes à l'Ouest, c'est la fortune assurée. D'autant qu'il sait l'aventure possible car, avec son frère Vicente, il faisait partie de l'équipage du dieppois Jean Cousin quand celui-ci a été drossé par une tempête sur le cap San Rogue, au Brésil, quatre ans plus tôt. Il décide de proposer donc son aide à Colomb. Les Pinzón fournissent deux caravelles de belle allure pour remplacer les deux épaves fournies par la cité, et convainc un capitaine basque, Juan de la Cosa, de participer à l'expédition avec son navire, la Santa-María, déjà armée d'un équipage. Du coup, rassurés, les marins de Palos se précipitent pour se faire enrôler. »
— Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos, extrait de 3 août 1492. Sans les Pinzón d'origine berbère, Christophe Colomb n'aurait jamais découvert l'Amérique, Journal Le Point, 03/08/2012. (9)

Vicente Yañèz Pinzón commandera la Niña et son frère Martín Alonzo Pinzón dirigera la Pinta. C'est ainsi que deux marins d'origine berbère ont non seulement accompagné Christophe Colomb, mais ils étaient les bras droits de l'Amiral qui posera le pied en Amérique en 1492.

Aussi incroyable que cela puisse paraitre, les Berbères ont marqué pour toujours l'histoire maritime en Méditerranée et celle prestigieuse de la découverte des Amériques par Christophe Colomb en 1492. Chez les Berbères, des vagues de dunes dans le désert saharien aux vagues agitées de l'océan atlantique ou de le mer des Caraïbes, il n'y avait qu'un pas ...

Ces révélations surprenantes ne pouvaient qu'avoir une suite: L'étonnante histoire du Berbère Pinzón.

Si vous avez raté les épisodes précédents, vous pouvez retrouvez tous nos articles sur l'étonnant parcours du peuple berbère depuis l'Antiquité !



Sources:

- (1) Contes sahariens, La dune, Blog Regards d'artistes Touareg

- (2) The replica of an antique boat, the Kybele, 2009, © AFP/MUSTAFA OZER

- (3) L'expédition archéologique de la birème "Kybele" ..., Le Parisien, 31 Juil. 2009

- (4) La bataille d’Ostie en Italie, Blog Histoire Islamique

- (5) Maghreb arabe et occident français: jalons pour une (re)connaissance interculturelle, Edgard Weber, Presses Univ. du Mirail, 1 janv. 1989 - 406 pages

- (6) Grandes invasions de l'empire romain, Fichier image, From Wikimedia Commons

- (7) Bataiguier - Épave de navire, Atlas du Patrimoine Archéologique Littoral Méditerranéen, Atlas PALM

- (8) Études sur la civilisation de l'Espagne musulmane, Brill Archive, 1 janv. 1990 - 286 pages.

- (9) 3 août 1492. Sans les Pinzón d'origine berbère, Christophe Colomb n'aurait jamais découvert l'Amérique, Frédéric Lewino et Gwendoline Dos Santos, Journal Le Point, 03/08/2012.

- (10) La "Santa Maria", navire de Christophe Colomb, aurait été retrouvée vers Haïti, vkiss, RTS Info, 14/05/2014.

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