Aux racines de l'artisanat marocain, Al-Andalus

Les salons traditionnels comme les tapis marocains, les vasques en cuivre, la poterie ou les meubles en bois témoignent de la popularité et de la vigueur de l'artisanat marocain. Ils témoignent aussi de ses origines hispano-mauresques.

Palais Al Andalus
Salle des ambassadeurs dans un palais nasride, Alhambra de Grenade, Espagne

Tout juste sortis des ateliers des artisans à Marrakech, ces éléments de mobilier marocain semblent pourtant venir d'un autre âge. On les imagine sans peine orner les salons des palais orientaux plusieurs siècles auparavant. Dans la magie des contes des Mille et une nuits.

Mobilier marocain
Mobilier marocain

L'artisanat marocain n'est qu'une facette d'un immense héritage culturel multidisciplinaire, qui a traversé les siècles, de Bagdad à Cordoue, illuminé le Moyen-âge en Europe et conditionné son essor philosophique, artistique et scientifique.

L'héritage d'Al-Andalus

Ce fameux héritage est celui des grandes civilisations de l'Antiquité, notamment la Grèce, ou du Proche-Orient, dont l’Égypte, la Perse, l'Empire Ottoman comme des groupes culturels plus restreints, à l'image du Califat de Bagdad.

Palais Qasr al-Banut In al-Rafiqa, Bagdad
Le Palais Qasr al-Banut In al-Rafiqa à Bagdad, édifié à la fin du VIII ème siècle

Le Califat de Bagdad va devenir le centre culturel et scientifique du monde arabe, et marquer l'apogée de la civilisation arabo-musulmane. Contemporain de la création de la cité de Bagdad, en 762, ce palais illustre la formidable dynamique d'un empire qui s'étend de l'Inde (rives de l'Indus) à la cote atlantique, au Maroc.

Cet empire va étendre sa domination en Espagne et dans le sud de la France actuelle, une région appelée alors Septimanie. La conquête des villes de Narbonne, Carcassonne ou Nîmes par les Maures représente l'avancée du Califat en Septimanie. Elle a été largement facilitée car soutenue par les populations locales. Ces dernières, persécutées par les Chrétiens, se voient libres de pratiquer leur culte Chrétien arien, sous la domination des Maures. C'était le cas de la plupart des seigneurs locaux et des Wisigoths qui peuplaient la Septimanie.

Lorsque les Maures seront chassés de Septimanie, à la fin du VIII ème siècle, une période sombre va s'ouvrir, qui débouchera sur l'extermination du peuple Cathare au XIème siècle, accusé d'hérésie par le Royaume Franc Chrétien avec le soutien de Rome. Le Château de Montségur sera l'un des derniers bastions cathares à céder aux armées chrétiennes en 1244, ses occupants seront brûlés vifs sur un bucher, au pied du pic rocheux.

Mais revenons à l'occupation arabe de l’Espagne où les Maures ont fondé le Califat de Cordoue en 756. Cette nouvelle dynastie va régner sur un territoire appelé Al-Andalus. Elle va profondément marquer les esprits, devenant un haut lieu culturel dans cette Europe Médiévale exposée aux guerres permanentes.

Al-Andalus va attirer de nombreux savants, l'arabe va devenir la langue des sciences et des arts, et ce rayonnement culturel va littéralement envahir l'Europe médiévale.

Séville, Cordoue et Grenade en Andalousie conservent des traces de l'influence arabe dans l’architecture, comme le palais royal de l'Alcazar.

Palais de l'Alcazar, Séville
Patio du Palais Royal de l'Alcazar à Séville

L'héritage d'Al-Andalus va constitué un véritable rayon de soleil dans les ténèbres moyenâgeuses qui planaient sur l'Europe occidentale. Rappelons qu'à cette époque, le Royaume Franc était exigu, les Wisigoths occupant la Septimanie, et les Ostrogoths la Provence. L'Empire des Ostrogoths venait de supplanter l'Empire Romain. Les Barbares faisaient régner le chaos en Europe.

Dans ce contexte tendu, les Maures et leur tolérance envers les autres cultes ont du apparaitre comme des sauveurs. Cela explique en grande partie la facilité avec laquelle les Maures ont occupé des villes du sud de la France.

La douceur de vivre orientale, les vertus de tolérance comme la connaissance dans tous les domaines des envahisseurs arabes ont du certainement contraster avec la barbarie et la rudesse des peuples germains dans le sud de la France.

Transmission du savoir de l'Antiquité

Ce rayonnement culturel est attesté par de nombreux écrits dont on retrouve la trace sur le site internet de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Le Livre de la thériaque par exemple est un manuscrit daté de 1199.

Illustration, Livre de la thériaque, 1199
Illustration, Livre de la thériaque, 1199

Les personnages au centre sont un pharmacien et son assistant occupés à préparer un remède à base de plantes contre les morsures de serpent.

L'apport culturel va couvrir de nombreux domaines des sciences, dont la médecine, la botanique, l'agriculture, l'astronomie, les mathématiques, l'algèbre, la chimie, l'histoire ou la géographie, comme de la philosophie,

Cet héritage fut transmis en Europe par des traducteurs, des savants ayant appris la langue arabe. Gérard de Crémone, 1114-1187, fut l'un deux. Son travail de traduction a été colossal au sein de l’École de Tolède en Espagne. Cet écrivain et traducteur italien a traduit soixante et onze manuscrits arabes en latin au cours du XIIème siècle, soient plusieurs milliers de feuillets.

Certains textes résonnent encore aujourd'hui dans la mémoire collective. L'Almageste de Claude Ptolémée fut le premier ouvrage en arabe qu'il a traduit. Ses traductions ont révélé de fabuleux trésors des Sciences de l'Antiquité. Les Maures d'Espagne et d'Italie étaient les dépositaires des connaissances scientifiques antiques de la Grèce, de la Chine comme des Empires Égyptien, Perse, Ottoman, Mongol, Romain ou Byzantin.

Les Arabes ne se sont pas contentés de transmettre ce vaste savoir, ils l'ont également enrichis par le travail de nombreux savants arabes, comme vont le montrer les traductions.

Si l'Almageste, un traité d'astronomie grec à l'origine, va profondément influencer les sciences en Europe, il va en être de même pour le Canon d'Avicenne, l’œuvre majeure de Avicenne traitant de la médecine. Ce savant arabe d'origine perse va largement contribuer à l'avancée des sciences, notamment en médecine, astronomie, chimie et alchimie.

Ce vaste mouvement de traduction des textes arabes en Espagne, Italie, France ou Angleterre va être le véritable précurseur de la Renaissance du XIIème siècle. En France, le Mont Saint-Michel va accueillir un atelier d'écriture et de traduction prestigieux dans son Abbaye au XIIème et XIIIème siècle.

Cloître de l’Abbaye du Mont Saint-Michel, France
Cloître de l’Abbaye du Mont Saint-Michel, France

Le Scriptorial, musée des manuscrits du Mont-Saint-Michel, abrite une collection de livres anciens d'auteurs de l'Antiquité. On y retrouve des œuvres de Platon, Aristote ou Cicéron provenant des traductions de livres arabes anciens.

Il est intéressant de se remémorer ici les liens entre les Cathares, les Templiers et les manuscrits du Mont Saint-Michel ...

Héritage architectural

Ce rayonnement culturel du monde arabe en Europe a laissé finalement peu de trace dans la mémoire collective. L'héritage gréco-romain est souvent plus mis en avant au détriment du rôle tenu par les Arabes. En France, le fabuleux Pont du Gard, un édifice romain, marque davantage les esprits que des livres traduits de l'arabe dans une bibliothèque à Avranches dans la Manche.

La ville de Narbonne par exemple, ne conserve quasiment aucune trace de la présence des Maures. Il faut se rendre en Andalousie pour pouvoir admirer les édifices bâtis par les Berbères et les Arabes.

Façade du palais à l'Alcazar de Séville, Espagne

La Giralda de Séville comportent de nombreux arcs à lambrequins sur la travée centrale et des sebka sur les travées latérales.

Les sebka constituent une décoration architecturale traditionnelle à Marrakech. Ils sont typiques de l'architecture almohade et faits d'un réseau d'arcs recti-curvilignes entrecroisés formant des losanges. Les losanges sont omniprésents également sur les tapis et tissus des salons marocains. Les tapis Beni Ouarain en sont un bel exemple.

Les sebka se retrouvent aussi dans les palais et l'intérieur des mosquées.

La Giralda, ancien minaret de la Grande Mosquée almohade de Séville
La Giralda, ancien minaret de la Grande Mosquée almohade de Séville

Ces éléments architecturaux datent de la Dynastie Almohade qui règna sur Al-Andalus entre 1147 et 1269. La Giralda de Séville est d'ailleurs la sœur jumelle de la mosquée de la Koutoubia à Marrakech.

Minaret de la Mosquée almohade de la Koutoubia, Marrakech
Minaret de la Mosquée almohade de la Koutoubia, Marrakech

Les Almohades étaient des Berbères dont le vaste Empire englobait l'Andalousie, dont Séville, Grenade, Cordoue et le Maghreb de Fès, Marrakech et Alger jusqu'à Tunis et Tripoli.

Les Almohades ont largement emprunté leurs éléments architecturaux à d'autres civilisations dont celles des Arabes.

Lorsque la répression chrétienne s'affirma sur Grenade en 1492, elle marqua la fin de la présence mauresque en Europe.

Nombreux sont ceux qui avaient déjà quitté Al-Andalus depuis longtemps, effrayés par les bruits qui couraient sur les armées chrétiennes reconquérants l'Espagne. Parmi eux, des Arabes, des Berbères, des Juifs et d'autres comme le raconte merveilleusement l'écrivain Mourad Khireddine dans son livre au titre évocateur "Nadir ou la transhumance de l'être".

Al-Andalus serait-il un paradis perdu ?

... Chaque jour on reçoit les échos écorchés des quartiers incendiés, des quaïssarias pillées, des Juifs brûlés vifs ou convertis au Christianisme, des Musulmans en fuite vers l'autre rivage de la Méditerranée ... L'armée et l’Église installent partout la terreur et la violence. Andalûs, tu n'es plus qu'une blessure frappée d'une terrible éternité, le Firdaûs perdu qui fait que plus aucun paradis n'est imaginable ...

Firdaûs fait référence aux rêves et à leur interprétation dans l'Islam.

De cette rencontre avec le monde arabe, l'Europe va connaitre pour la première fois de son histoire un essor considérable. La Renaissance sera suivie par le siècle des lumières puis par la révolution industrielle.

Dans quelle mesure la conquête mauresque a-t-elle contribué à ce développement vertigineux des pays européens ? Car cela semble apparu comme dans un rêve ...

Architecture et artisanat berbère à Marrakech

Dès la fondation de la cité de Marrakech en 1071 par les Almoravides, des artisans andalous étaient venus se joindre aux artisans locaux, après avoir quitté définitivement Al-Andalus.

On l'a vu, les artisans andalous vont rapporter les sebka mais aussi les arcades et les enfilades.

Mosquée de Tinmel, vue intérieure : le mihrab
Mosquée de Tinmel, vue intérieure : le mihrab, Haut Atlas, Maroc

Les tissus, les meubles et les tapis vont venir décorer les intérieurs des palais, grâce au travail des artisans couturiers, passementiers, menuisiers, ébénistes et tisserands. Cette décoration restera toujours sobre et aérée. Les Berbères étaient, n'oublions pas, un peuple aux croyances ascétiques affirmées, tout comme les Cathares. L'ascétisme consiste à privilégier le développement de l'esprit en renonçant aux plaisirs personnels.

Le mobilier almohade est très rare, mais nous en avons une idée grâce au Minbar de la Koutoubia à Marrakech.

Minbar de la Koutoubia, Marrakech, Maroc
Minbar de la Koutoubia, Marrakech, Maroc

Un minbar est une tribune dans la mosquée au sommet de laquelle est prononcée la prière du vendredi par l'Imam. Celui de la Koutoubia a été restauré en 1998 puis exposé au palais El Badi à Marrakech.

Ce minbar est un joyau de l'Art islamique, fabriqué à Cordoue en 1137 puis transporté à Marrakech en pièces détachées. Il symbolise l'excellence des artisans sculpteurs et marqueteurs andalous.

La décoration de métal ciselé sur le bois du mobilier d'intérieur est une pratique artisanale encore vivace aujourd'hui au Maroc.

L'artisanat marocain en mémoire d’Al-Andalous

De nos jours, les artisans marocains sont restés fidèles aux arts décoratifs Hispano-Mauresques. Ils perpétuent inlassablement le savoir-faire andalous qui leur a été transmis. L'artisanat marocain est désormais salué et exposé aux quatres coins du monde.

Marqueterie marocaineLa marqueterie a fait le succès de Essaouira, sur la cote atlantique, et se travaille toujours dans la Médina de Marrakech.


Le mobilier a conservé sa décoration d'aspect rustique très design et recherchée. À l'image des coffres en bois, ils sont décorés de métal finement ciselé.

Fauteuil berbère en cuir, Marrakech, Maroc
Fauteuil berbère en cuir, Marrakech, Maroc

Comme ils l'ont toujours fait, les Berbères continuent de s'inspirer de leur temps et font évoluer le mobilier marocain vers un design anachronique très réussi.

Mobilier berbère, Marrakech, Maroc
Mobilier berbère, Marrakech, Maroc

La similitude avec le minbar de la Koutoubia est saisissant.

Mobilier berbère, Marrakech, Maroc
Mobilier berbère, Marrakech, Maroc

Maintenant, on comprend mieux d'où vient la richesse de l'artisanat marocain. Cet artisanat porte en lui le rayonnement d'Al-Andalus, dans ce qu'il a produit de meilleur.

Les designers s'inspirent de l'artisanat marocain avec ce tapis Beni Ouarain et ce mobilier design.

Mobilier berbère et tapis Beni Ouarain
Mobilier berbère et tapis Beni Ouarain

Si l'Europe a jadis bénéficié d'un apport certain de la conquête mauresque, l'artisanat marocain puise toujours sa richesse dans la mémoire d'Al-Andalus transmise de génération en génération.

Article suivant sur le thème des Berbères et de leurs contributions à l'Histoire: Un Berbère Pharaon d’Égypte, vraiment ?


Sources:

- Culture et savoirs autour de la Méditerranée au XIIe siècle, Dossier pédagogique, Bibliothèque nationale de France (BnF).

- La civilisation arabo-musulmane au miroir de l'universel, dir. Moufida Goucha, Ali Benmakhlouf, Unesco, 2010 . Articles sur les apports arabes de la philosophie, des sciences, des arts à la culture mondiale, PDF.

- L’Andalousie arabe. Une culture de la tolérance, VIIIe-XVe siècle, MENOCAL María Rosa, Paris, Autrement, 2003, 247 p., collection ’Mémoires’ 92.

- La Antigua Escuela de Traductores de Toledo, Fundación Ignacio Larramendi.

- Le Minbar de la Koutoubia restauré, L'Economiste, Malika EL JOUHARI, Édition N° 328 du 30/04/1998.

- Bibliothèque virtuelle du Mont Saint-Michel, Avranches, La Manche, France.

- Nadir ou la transhumance de l'être, Mourad Khireddine, Éditions Le Fennec, Casablanca, Maroc, 1992


Crédit photo:

- From the Throne Room of the Moors, Austin A. Breed, commons.wikimedia.org (National Geographic Magazine, Volume 31 (1917), page 270).

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Le tapis Beni Ouarain, la légende vivante des Berbères

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Ce vaste territoire, peuplé de légendes effrayantes et d'animaux sauvages, décrits comme féroces et inconnus des Grecs et des Romains, aura conserver toute sa latitude pour perpétuer le savoir-faire et les particularités des anciens Berbères. Ni les Vandales du début de l'ère chrétienne ni les Européens, au cours des XIXe et XXe siècles, n'avaient réussi à dompter ces Berbères irascibles. Leur ténacité et une part laissé au hasard des routes commerciales auront permis de faire connaitre ce tapis de légende sans jamais altérer son essence originale tribale de l'Atlas marocain.

Artisanat du Sud - Tapis Beni Ouarain

www.artisanat-du-sud.com

www.tapis-beni-ouarain.com

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